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L’exemple italien peut-il guider la mobilisation corse contre la mafia ?


MV Barbieri le Vendredi 28 Février 2025 à 15:09

En marge de la session spéciale de l’Assemblée de Corse sur les dérives mafieuses, Leoluca Orlando, ancien maire de Palerme et figure emblématique de la lutte antimafia, a rencontré les collectifs insulaires Massimu Susini et A Maffia Nò, A Vita Iè. Ensemble, ils ont échangé sur les leviers d’une mobilisation citoyenne, s’inspirant de l’expérience italienne où la société civile a joué un rôle clé pour desserrer l’emprise de la criminalité organisée



Leoluca Orlando avec Fabrice Rizzoli et Jean-Tousszint Plesanzotti. Photo Paule Santoni
Leoluca Orlando avec Fabrice Rizzoli et Jean-Tousszint Plesanzotti. Photo Paule Santoni

"La mafia agit là où la démocratie est fragile, et en retour, elle l’affaiblit encore davantage." Hier, devant l’Assemblée de Corse, les mots de Leoluca Orlando ont résonné avec force;  L’homme qui, en tant que maire de Palerme, a tenu tête à Cosa Nostra et accompagné l’un des tournants majeurs de la lutte contre la mafia, a insisté sur une vérité simple :  la mafia prospère lorsque la société laisse faire.  La justice et la police ont un rôle fondamental, mais elles ne peuvent pas avancer seules. Il faut, en parallèle, un changement culturel profond, porté par la société elle-même. "C’est ce que j’appelle un char à deux roues", a-t-il expliqué aux élus corses. "D’un côté, la loi et l’incarcération ; de l’autre, la culture, l’engagement des citoyens, des intellectuels, des entrepreneurs. Si l’une avance plus vite que l’autre, le char tourne en rond."  

À Palerme, c’est cette dynamique qui a permis d’enrayer, en partie, le pouvoir de la mafia. Leoluca Orlando l’a rappelé en rencontrant, après son passage dans l'hémicycle, les représentants des collectifs antimafia corses. Dans une discussion dense, où se mêlaient analyses et expériences concrètes, ils ont évoqué la force du mouvement italien. Il ne s’est pas construit en un jour. Il a fallu attendre les assassinats de Giovanni Falcone et Paolo Borsellino en 1992 pour que la société sicilienne se soulève et rompe le silence. C’est dans cette période de deuil et de colère qu’a émergé Libera, une organisation qui allait structurer l’antimafia sociale en Italie.

Née en 1995 sous l’impulsion du prêtre Don Luigi Ciotti, Libera s’est est un acteur incontournable dans la lutte contre la mafia qui fédère aujourd’hui plus de 1 600 organisations et des centaines de milliers de citoyens, mobilisés pour transformer des terres confisquées aux mafieux en exploitations agricoles et sociales. "Ces lieux étaient des symboles de la domination mafieuse, ils sont devenus des espaces de liberté", a rappelé l'élu aujourd'hui députée européen. Ce travail, mené depuis 30 ans, a permis à Palerme et à d’autres régions d’Italie de briser le climat de peur et de soumission qui permettait à la mafia de régner en maître. "Nous avons compris que la mafia ne disparaîtrait pas tant que la société ne changerait pas elle-même", a expliqué l’ancien maire.

Les collectifs corses : une démarche inédite en France
Si la Corse ne dispose pas encore d’un mouvement de l’ampleur de Libera, les collectifs antimafia insulaires ont amorcé une résistance citoyenne en brisant le silence et en alertant sur l’emprise grandissante du crime organisé. Le collectif Massimu Susini, du nom du militant assassiné en 2019 à Cargèse, et A Maffia Nò, A Vita Iè ont donné une visibilité inédite à ce combat, à travers des conférences, des rencontres et des actions de sensibilisation. Un engagement précurseur en France, qui, consciemment ou non, s’inspire de l’expérience italienne.

Présent lors d’un échange avec l'ancien maire de Palerme, Leoluca Orlando, Lisandro Laban Giuliani, l’un des jeunes membres du collectif Massimu Susini, a souligné la force de son message : "Ce qu’il nous a dit est essentiel : les lois et les institutions sont indispensables, mais sans mobilisation collective, elles restent insuffisantes. Il faut un sursaut, une prise de conscience de tous ceux qui refusent cette logique mafieuse. La culture de la légalité, impulsée par Libera, doit nous inspirer."

C’est là que l’exemple italien prend tout son sens. Libera a su transformer l’indignation en action, mais une telle dynamique peut-elle émerger en Corse ? L’un des principaux obstacles, comme en Sicile avant les grandes mobilisations antimafia, reste la peur : la peur de parler, la peur de s’engager. "Tant que la majorité se tait, une minorité impose sa loi",a martelé Leoluca Orlando, rappelant que la mafia ne se limite pas aux actes de violence : elle est un système d’influence et de contrôle qui s’infiltre dans l’économie et la politique locale. En Sicile, c’est en structurant un contre-pouvoir citoyen que les militants de Libera ont fait reculer cette emprise, en fournissant des outils concrets à ceux qui refusaient de se soumettre.

Briser la peur, construire une culture de la légalité
C’est tout l’enjeu des années à venir. Alors que l’État promet un renforcement des moyens contre le crime organisé en Corse, cette stratégie ne portera ses fruits que si la société insulaire s’empare pleinement du sujet, sans le laisser aux seuls magistrats et policiers. "L’antimafia sociale n’est pas l’affaire de quelques-uns : elle concerne tout le monde", a conclu Leoluca Orlando. En Sicile, la prise de conscience a été lente, mais elle a fini par briser des décennies de résignation.

La Corse suivra-t-elle le même chemin ?