Organiser un colloque contre la mafia, n’était-ce pas quelque chose d’impensable en Corse il y a encore dix ans ?
Jean-Toussaint Plasenzotti : Vous avez raison. Et on compte bien en faire d’autres ! Car la question de la mafia ne va pas se résoudre dès cette année, ni même dans quelques années. Ca sera un long combat. C’était impensable il y a dix ans, et même il y a cinq ans. Ca a été possible grâce à la réponse qui a été apportée par une grande partie de la société civile à l’assassinat de Massimu Susini. Mais pas seulement. Il y a eu d’autres victimes du crime organisé, et l’ensemble de ces événements ont fait prendre conscience à l’ensemble de la société civile qu’il y avait un problème grave en Corse.
Ce déclic n’aurait pas pu être rendu possible sans la création de votre collectif antimafia et du collectif Maffia No' a Vita Iè...
La société fonctionne à partir de collectifs qui sont en quelque sorte à l’avant-garde d’un combat. Il a fallu d’abord imposer l’idée qu’il y avait une mafia, même si des gens, sous le manteau, en parlaient. Mais l’ampleur du phénomène est arrivée à un point où c’est devenu insupportable. La pression des collectifs a été déterminante. Il y a quelque chose de changé, mais ce n’est certainement pas suffisant par rapport à l’ampleur de l’emprise mafieuse. A ce propos, les déclarations de l’ancien préfet en Corse sont assez édifiantes. On parle du plus haut représentant de l’État (Amaury de Saint-Quentin a été préfet de Corse de février 2022 à octobre 2024, NDLR) qui fait le constat que l’ensemble de la société corse est sous emprise mafieuse ! C’est que le mal est profond, et même plus que ce qu’on l’imaginait au moment de la création du collectif.
Comment notre société peut-elle y remédier ?
Il faut boycotter les établissements qui sont tenus par le crime organisé. Il faut aussi que les gens s’expriment un peu plus, voire même s’organisent. Il y a des collectif antimafia, il serait bon aussi qu’il y ait des collectifs contre le racket, qui est une réalité en Corse, ou contre les incendies criminels. Or, la plupart des gens qui sont victimes d’exactions du crime organisé restent malheureusement isolés, sans pouvoir être en capacité d’apporter de réponse collective. Il faudra bien faire un jour comme en Sicile, quand des commerçants rackettés se sont unis pour s’y opposer.
Vous avez réclamé à la Collectivité de Corse qu’elle créé une commission permanente de lutte contre le dérives mafieuses. Avez-vous été entendu ?
La réponse que va apporter l’Assemblée de Corse lors de la session du 27 février va être très importante. Le vote du 18 novembre 2022 avait créé des ateliers de travail autour de la problématique mafieuse. Les acteurs de ces ateliers ont fait des préconisations qui doivent être présentées le 27 février. Pour nous, le plus important serait la création d’une commission permanente antimafia à l’Assemblée de Corse, qui permettra d’évaluer l’emprise mafieuse en Corse et d’envisager une réponse venant à la fois de la Collectivité de Corse et de l’État.
Au niveau national, les choses ont évolué dans le sens que vous espériez puisque les parlementaires ont voté il y a quelques mois la loi qui permet la confiscation des avoirs mafieux criminels. Qu’est-ce que ça change concrètement ?
Avant, c’était facultatif de confisquer « les biens mal acquis », maintenant ça devient obligatoire. Désormais, ces bien mal acquis, comme les biens qui ont servi à la commission d’un crime, seront systématiquement confisqués, sauf si le magistrat estime - mais il devra le motiver - que ce n’est pas nécessaire. On réclamait cette mesure, car il est impensable que des criminels puissent continuer à accumuler des biens. Il ne faut pas que le crime paie.
Qu’attendez-vous désormais comme avancée dans la lutte contre le crime organisé ?
Le Sénat a voté récemment l’élargissement du statut de coopérateur de justice pour les crimes de sang. C’est important pour pouvoir détruire de l’intérieur les organisations mafieuses. On reste quand même en deçà de ce qu’il faudrait faire pour lutter contre le crime organisé. Nous sommes notamment pour la création d’un délit d’association mafieuse qui intègre le délit d’intimidation et définit exactement ce qu’est une mafia. Cela permettrait d’élargir la base de confiscation aux complices non impliqués directement dans des activités délictueuses, mais qui sont complices parce qu’ils blanchissent ou qu’ils thésaurisent le fruit des crimes commis par les organisations criminelles.
Lors du colloque, seront diffusés deux films réalisés récemment sur le thème de la mafia. Que le cinéma s’empare de la problématique, c’est un bon moyen de briser l’omerta ?
Il y a des artistes qui expriment les préoccupations de la société, et on est dans ce cas. Il y a toujours une ambiguïté quand vous faites des films qui utilisent la violence. Ca peut être un repoussoir pour les gens qui se disent : « Ce n’est pas une vie rêvée pour nos enfants. » En même temps, la violence, surtout quand elle est bien filmée, peut exercer une forme de fascination sur des personnes qui rêvent de ce type de vie. Cette ambiguïté appartient au créateur, et c’est ensuite à la société d’en discuter. Le colloque sera précisément un endroit pour cela. C’est sain que des artistes utilisent la réalité, car ce sont des regards qui donnent à réfléchir sur ce que nous voulons, ou ne voulons pas, pour notre société.
Premier colloque anti-mafia, le vendredi 28 février et le samedi 1er mars au spaziu Natale-Rochiccioli à Cargese. Plusieurs spécialistes de la problématique des dérives mafieuses interviendront le vendredi au cours d'un débat analytique du phénomène, auquel participeront notamment l'historien Antoine-Marie Graziani, le journaliste Jacques Follorou ou l'expert italien en économie sociale et solidaire Michele Mosca. Le samedi, il sera question des moyens de lutter contre la mafia, en présence des procureurs de la République Nicolas Septe et Jean-Philippe Navarre, de l'avocat du collectif Massimu-Susini, Jérôme Mondoloni, ou du docteur en sciences politiques Fabrice Rizzoli. Le vendredi à 19 h, sera diffusé le film "Etats de violence", réalisé par Christian Lorre. Cette projection sera suivie, le samedi à 19 h, par celle du "Mohican", le film de Frédéric Farrucci.
Jean-Toussaint Plasenzotti : Vous avez raison. Et on compte bien en faire d’autres ! Car la question de la mafia ne va pas se résoudre dès cette année, ni même dans quelques années. Ca sera un long combat. C’était impensable il y a dix ans, et même il y a cinq ans. Ca a été possible grâce à la réponse qui a été apportée par une grande partie de la société civile à l’assassinat de Massimu Susini. Mais pas seulement. Il y a eu d’autres victimes du crime organisé, et l’ensemble de ces événements ont fait prendre conscience à l’ensemble de la société civile qu’il y avait un problème grave en Corse.
Ce déclic n’aurait pas pu être rendu possible sans la création de votre collectif antimafia et du collectif Maffia No' a Vita Iè...
La société fonctionne à partir de collectifs qui sont en quelque sorte à l’avant-garde d’un combat. Il a fallu d’abord imposer l’idée qu’il y avait une mafia, même si des gens, sous le manteau, en parlaient. Mais l’ampleur du phénomène est arrivée à un point où c’est devenu insupportable. La pression des collectifs a été déterminante. Il y a quelque chose de changé, mais ce n’est certainement pas suffisant par rapport à l’ampleur de l’emprise mafieuse. A ce propos, les déclarations de l’ancien préfet en Corse sont assez édifiantes. On parle du plus haut représentant de l’État (Amaury de Saint-Quentin a été préfet de Corse de février 2022 à octobre 2024, NDLR) qui fait le constat que l’ensemble de la société corse est sous emprise mafieuse ! C’est que le mal est profond, et même plus que ce qu’on l’imaginait au moment de la création du collectif.
Comment notre société peut-elle y remédier ?
Il faut boycotter les établissements qui sont tenus par le crime organisé. Il faut aussi que les gens s’expriment un peu plus, voire même s’organisent. Il y a des collectif antimafia, il serait bon aussi qu’il y ait des collectifs contre le racket, qui est une réalité en Corse, ou contre les incendies criminels. Or, la plupart des gens qui sont victimes d’exactions du crime organisé restent malheureusement isolés, sans pouvoir être en capacité d’apporter de réponse collective. Il faudra bien faire un jour comme en Sicile, quand des commerçants rackettés se sont unis pour s’y opposer.
Vous avez réclamé à la Collectivité de Corse qu’elle créé une commission permanente de lutte contre le dérives mafieuses. Avez-vous été entendu ?
La réponse que va apporter l’Assemblée de Corse lors de la session du 27 février va être très importante. Le vote du 18 novembre 2022 avait créé des ateliers de travail autour de la problématique mafieuse. Les acteurs de ces ateliers ont fait des préconisations qui doivent être présentées le 27 février. Pour nous, le plus important serait la création d’une commission permanente antimafia à l’Assemblée de Corse, qui permettra d’évaluer l’emprise mafieuse en Corse et d’envisager une réponse venant à la fois de la Collectivité de Corse et de l’État.
Au niveau national, les choses ont évolué dans le sens que vous espériez puisque les parlementaires ont voté il y a quelques mois la loi qui permet la confiscation des avoirs mafieux criminels. Qu’est-ce que ça change concrètement ?
Avant, c’était facultatif de confisquer « les biens mal acquis », maintenant ça devient obligatoire. Désormais, ces bien mal acquis, comme les biens qui ont servi à la commission d’un crime, seront systématiquement confisqués, sauf si le magistrat estime - mais il devra le motiver - que ce n’est pas nécessaire. On réclamait cette mesure, car il est impensable que des criminels puissent continuer à accumuler des biens. Il ne faut pas que le crime paie.
Qu’attendez-vous désormais comme avancée dans la lutte contre le crime organisé ?
Le Sénat a voté récemment l’élargissement du statut de coopérateur de justice pour les crimes de sang. C’est important pour pouvoir détruire de l’intérieur les organisations mafieuses. On reste quand même en deçà de ce qu’il faudrait faire pour lutter contre le crime organisé. Nous sommes notamment pour la création d’un délit d’association mafieuse qui intègre le délit d’intimidation et définit exactement ce qu’est une mafia. Cela permettrait d’élargir la base de confiscation aux complices non impliqués directement dans des activités délictueuses, mais qui sont complices parce qu’ils blanchissent ou qu’ils thésaurisent le fruit des crimes commis par les organisations criminelles.
Lors du colloque, seront diffusés deux films réalisés récemment sur le thème de la mafia. Que le cinéma s’empare de la problématique, c’est un bon moyen de briser l’omerta ?
Il y a des artistes qui expriment les préoccupations de la société, et on est dans ce cas. Il y a toujours une ambiguïté quand vous faites des films qui utilisent la violence. Ca peut être un repoussoir pour les gens qui se disent : « Ce n’est pas une vie rêvée pour nos enfants. » En même temps, la violence, surtout quand elle est bien filmée, peut exercer une forme de fascination sur des personnes qui rêvent de ce type de vie. Cette ambiguïté appartient au créateur, et c’est ensuite à la société d’en discuter. Le colloque sera précisément un endroit pour cela. C’est sain que des artistes utilisent la réalité, car ce sont des regards qui donnent à réfléchir sur ce que nous voulons, ou ne voulons pas, pour notre société.
Premier colloque anti-mafia, le vendredi 28 février et le samedi 1er mars au spaziu Natale-Rochiccioli à Cargese. Plusieurs spécialistes de la problématique des dérives mafieuses interviendront le vendredi au cours d'un débat analytique du phénomène, auquel participeront notamment l'historien Antoine-Marie Graziani, le journaliste Jacques Follorou ou l'expert italien en économie sociale et solidaire Michele Mosca. Le samedi, il sera question des moyens de lutter contre la mafia, en présence des procureurs de la République Nicolas Septe et Jean-Philippe Navarre, de l'avocat du collectif Massimu-Susini, Jérôme Mondoloni, ou du docteur en sciences politiques Fabrice Rizzoli. Le vendredi à 19 h, sera diffusé le film "Etats de violence", réalisé par Christian Lorre. Cette projection sera suivie, le samedi à 19 h, par celle du "Mohican", le film de Frédéric Farrucci.