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Corte : L’ancien cinéma "l’Aiglon" sauvé de la ruine


Mario Grazi le Mercredi 26 Février 2025 à 14:09

L’ancien cinéma "l’Aiglon" de Corte a fermé ses portes en 1985. Depuis, son état s’est fortement détérioré en l’absence de projet de réhabilitation. Ce n’est que sous la présidence de Jean-Guy Talamoni, que la Collectivité de Corse s’est intéressée à ce patrimoine historique pour la ville de Corte. Mais le projet de rachat, en septembre 2020 et d’un montant de 530 000 euros, a été annulé par le préfet de l’époque, Pascal Lelarge. Aujourd’hui, Marc-Antoine Campana a fait l’acquisition de cette ancienne salle de cinéma. Il porte un projet de restauration pour sauver cette partie du patrimoine cortenais.



Ce cliché, colorisé, date de 1895. On reconnaît sur le côté gauche l'aile nord du bâtiment où se trouvait l'école.
Ce cliché, colorisé, date de 1895. On reconnaît sur le côté gauche l'aile nord du bâtiment où se trouvait l'école.
Marc-Antoine Campana est passionné d’histoire. Il est très attaché à la sauvegarde et à la préservation du patrimoine cortenais. Ne pouvant se résoudre à voir disparaître l’ancien cinéma "l’Aiglon", il en a fait l’acquisition et projette d’en faire un Open Spaziu tourné vers l’histoire et la culture.
Ce bâtiment a connu une histoire particulièrement riche. Il a été fondé en 1620 pour abriter le couvent des Capucins. Son état de détérioration a poussé le jeune cortenais à en faire l’acquisition.


C’était important pour vous de sauver ce patrimoine de la ruine ?
 
J’ai un attachement particulier à ce bâtiment. D’abord, en tant que Cortenais, bien sûr, puisque c’est un morceau de notre patrimoine collectif. Mais aussi à titre plus personnel, parce qu’il est le lieu où mon père, Antoine, a fondé sa première agence d’architecture en 1987. Sur le plan historique, c’est un endroit d’une très grande importance. En effet, la salle de cinéma dans laquelle nous nous trouvons était à l’origine la chapelle Saint-François du Couvent des Capucins, fondé en 1620. C'est d’ailleurs ce qui donna le nom de Capuccì à cette partie de la ville. Plusieurs Cunsulte Naziunale se seraient tenues ici dès les premières révolutions de 1729 jusqu’à la fin de l’indépendance de la Corse en 1769.
On raconte aussi que ce fut le siège du parlement anglo-corse, que Jean-Pierre Gaffory y aurait été enterré ainsi qu’un oncle et une sœur de Napoléon Bonaparte. De ce passé glorieux, il ne reste malheureusement plus aucune trace puisque le bâtiment a subi de nombreuses transformations depuis la fin du XVIIIe siècle. Sur cette photo qui date de 1895, on reconnaît l’aile nord du bâtiment qui, à l’origine, accueillait les anciens dortoirs du Couvent. Jusqu’à une vingtaine de moines Capucins ont occupé ces lieux. On distingue aussi clairement le toit de l’église en ruine qui a été rasé pour permettre de surélever la bâtisse. Les tombes ont probablement été démolies à cette époque, à moins que, et c’est l’hypothèse la plus probable, les corps n’aient été inhumés sur les terrains attenants au couvent.

 
Ce bâtiment a connu diverses fonctions pour devenir une salle de cinéma en 1930 avant sa fermeture au début des années 1980. Et c’est la CdC qui a élaboré un projet culturel dès 2016. Pourquoi a-t-il été abandonné ?
 
En tant que bien de l’Église, le bâtiment fut d’abord saisi par l’État au moment de la Révolution française. Devenu la propriété du Baron Mariani, il servira successivement d’école, de prison, d’infirmerie militaire, avant de tomber en ruines et d’être racheté par le Duc de Padoue en février 1845. Le couvent des Capucins fut ensuite racheté au début du XXe siècle par la famille Bertrand. C’est à cette période qu’il fut grandement remanié et l’ancienne chapelle aménagée en salle de cinéma en 1930, jusqu’à sa fermeture au début des années 1980. C’est donc devenu un lieu mythique de la vie cortenaise qui, en plus de diffuser des films, accueillait des pièces de théâtre et de nombreux concerts. En 2013, Jean-Philippe Guérin est devenu le nouvel acquéreur d’un ensemble immobilier de 750 m2 comprenant la chapelle, l’ancienne salle des fêtes et l’appartement du premier étage. Ce n’est qu’en 2016 que la Collectivité de Corse a commencé à s’y intéresser, sous l’impulsion du président Jean-Guy Talamoni avec l’idée d’en faire un équipement d’envergure régionale à vocation culturelle, mais aussi économique. On se souvient alors que le préfet Pascal Lelarge s’était opposé au rachat du bâtiment par la CdC. Mais je crois que c’est la crise du COVID-19, conjuguée au changement de gouvernance à l’Assemblée de Corse qui ont surtout contribué à l’enlisement du projet qui n’était dès lors plus les priorités de la nouvelle majorité territoriale.

Marc-Antoine Campana vient de faire l'acquisition de l'ancien cinéma l'Aiglon. Son objectif est de le sauver de la ruine... (Photos Mario Grazi)
Marc-Antoine Campana vient de faire l'acquisition de l'ancien cinéma l'Aiglon. Son objectif est de le sauver de la ruine... (Photos Mario Grazi)

 
C’est déjà à cette époque que vous vous êtes intéressé à cette ancienne salle de cinéma pour créer un espace de travail partagé ?
 
Effectivement. J’étais, à ce moment-là, encore très investi en politique et je pensais naïvement pouvoir apporter ma contribution à la réhabilitation de ce lieu qui me tenait à cœur pour Corte. En lieu et place du projet, qui avait été retoqué par la décision du préfet, j’avais proposé l’idée de créer un espace de travail partagé qui puisse intégrer des activités socioculturelles. C’est d’ailleurs à ce moment-là qu’a germé dans mon esprit le concept de l’Open Spaziu, c’est-à-dire un lieu ouvert qui puisse fédérer un véritable écosystème d’acteurs autour d’un objectif commun de montée en compétence du territoire. J’étais convaincu envers et contre tous que cela répondait à un réel besoin pour le centre Corse et plus particulièrement pour Corte qui a de nombreux atouts pour devenir un carrefour économique, commercial et professionnel plutôt qu’une simple destination touristique. Dans cette perspective, l’emplacement et les proportions du couvent des Capucins se prêtaient parfaitement à accueillir le projet que j’avais imaginé, mais malheureusement, il n’a pas retenu l’attention de nos décideurs. Sans le soutien de qui que ce soit, si ce n’est celui de ma famille, je me suis donc porté acquéreur des anciens locaux du Palais du Mobilier pour créer l’Open Spaziu par mes propres moyens, tandis que, dans le même temps, le projet de rachat de l’ancien cinéma l’Aiglon par la CdC était toujours à l’arrêt.
 
Malgré tout, vous n’avez jamais abandonné l’idée de réhabiliter l’Aiglon ?
 
En effet, je ne pouvais pas me résoudre à voir ce lieu connu de tous les Cortenais tomber dans l’oubli… Jusqu’en 2023, j’ai proposé à plusieurs reprises aux élus concernés de réfléchir ensemble autour d’un projet de réhabilitation qui permettrait de débloquer la situation pour faire revivre l’Aiglon. En l’absence de réponse, j’en suis arrivé à la conclusion qu’il n’y avait pas la volonté politique de sauver ce bâtiment de la ruine jusqu’à ce que j’apprenne l’été dernier que l’ensemble immobilier en question avait été divisé en différents lots pour permettre d’y faire plusieurs logements. L’appartement du premier étage et l’ancienne salle des fêtes qui faisaient partie intégrante du projet d’acquisition de la CdC avaient déjà été vendus lorsque j’ai contacté M. Guérin pour me porter acquéreur de l’ancienne salle de cinéma au titre des activités de l’Open Spaziu. Depuis une quarantaine d’années, c’est une friche commerciale qui dévalorise l’entrée de la ville. Aujourd’hui, alors que la commune s’est engagée dans un ambitieux projet de réaménagement du cours Paoli, c’est le moment idéal pour chacun de contribuer à la revitalisation du centre-ville et, plus largement, au développement de Corte. C’est ce que nous avons commencé à faire à travers la réhabilitation du Palais du Mobilier, en transformant cet ancien magasin de meubles abandonné depuis 1987 en un espace de travail partagé qui contribue aujourd’hui à renforcer l’attractivité de Corte en accueillant chaque mois plusieurs centaines de personnes venues de toute la Corse et d’ailleurs.
 
Depuis que vous avez engagé les démarches pour faire l’acquisition de l’Aiglon Cinéma, cela a-t-il suscité des critiques, des interrogations ou des inquiétudes ?
 
Depuis l’officialisation du rachat, je n’ai eu que des retours positifs de la part de nombreux Cortenais qui se réjouissent et nous encouragent à faire aussi bien que ce que nous avons fait il y a trois ans au Palais du Mobilier. 


De quelle manière pensez-vous réhabiliter cette ancienne salle de cinéma et de spectacle ?
 
Ma priorité aujourd’hui c’est de réhabiliter ce lieu pour que, d’ici quelques mois, nous puissions imaginer un projet qui aille dans l’intérêt de Corte et des Cortenais. Mon souhait c’est de diversifier l’offre que nous avons développée depuis 2022, c’est-à-dire qu’à terme il pourrait y avoir un Open Spaziu dédié au développement territorial dans les anciens locaux du Palais du Mobilier et un Open Spaziu qui pourrait davantage être tourné vers l’histoire, le patrimoine et la culture dans l’enceinte de l’Aiglon Cinéma. La mairie a ses propres projets en la matière, il y a également des structures associatives et culturelles qui sont actives depuis longtemps, ça implique de réfléchir à créer une nouvelle infrastructure qui soit en parfaite complémentarité avec ce qui existe déjà sur le territoire de la commune. Je suis donc ouvert à toutes sortes de propositions si des partenaires éventuels, comme la municipalité de Corte ou l’Université de Corse sont intéressés à l’idée d’être partie prenante d’un projet qui irait dans ce sens.