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"Dire que la mafia n’existe pas, c’est faire son jeu", avertit Leoluca Orlando, ancien maire de Palerme et opposant historique à Cosa Nostra


Michela Vanti le Jeudi 27 Février 2025 à 11:28

Leoluca Orlando n’est pas un homme politique comme les autres. Maire de Palerme durant 22 ans, il a été l’un des principaux artisans de la lutte contre Cosa Nostra en Sicile, contribuant à briser l’emprise de la mafia sur la ville et à en faire un symbole de résistance. Son engagement lui a valu menaces et pressions, mais aussi une reconnaissance internationale. Élu député européen en 2024, il poursuit aujourd’hui son combat à l’échelle européenne. Ce jeudi matin, à l’Assemblée de Corse, il a livré un discours puissant de plus de trente minutes, largement applaudi par les élus. Un message clair : la mafia prospère dans l’ombre, et refuser de la nommer, c’est déjà lui laisser du terrain. Face à un phénomène qui inquiète de plus en plus sur l’île, Leoluca Orlando a insisté sur la nécessité d’un double front, juridique et culturel, pour combattre efficacement un système criminel qui ne se limite pas au trafic, mais cherche à exercer un véritable pouvoir sur la société. CNI l'a rencontré en amont de la session.



Leoluca Orlando à Ajaccio
Leoluca Orlando à Ajaccio
Vous avez été maire de Palerme pendant plus de 20 ans et une figure de la lutte antimafia en Sicile. Selon vous, quels sont les leviers les plus efficaces pour affaiblir une organisation criminelle enracinée dans un territoire ?
Je crois qu’il est essentiel de s’accorder sur le sens du mot « mafia ». La mafia n’est pas une simple criminalité, ni même une organisation criminelle ordinaire. C’est bien plus que cela : un véritable système de pouvoir. Un pouvoir criminel qui s’exerce sur le plan politique, économique, religieux et culturel.
Pour la combattre, il faut d’abord la comprendre. On ne peut pas lutter contre la mafia en appliquant les mêmes lois et méthodes que pour punir un voleur de poules ou un spéculateur financier. Étant un système de pouvoir, la mafia doit être combattue par ce que j’appelle un « char à deux roues » : d’un côté, la légalité, avec la justice, la police et l’incarcération ; de l’autre, la culture, portée par les entrepreneurs, les intellectuels et les hommes et femmes d’église.
Ces deux roues doivent avancer à la même vitesse. Si la roue de la répression juridique progresse plus vite que celle du changement culturel, le char tourne en rond sans jamais aller de l’avant. L’exemple de Palerme le prouve : pour affaiblir la mafia, il faut que ces deux forces agissent ensemble.

 
Après des décennies de combat, considérez-vous que la mafia sicilienne a réellement reculé, ou a-t-elle simplement changé de visage ?
Cosa Nostra a subi des coups extrêmement durs de la part de l’État, notamment avec le maxi-procès. J’ai commencé mon mandat de maire en 1985, et ma première action a été de construire la salle bunker où s’est tenu ce procès historique. Un bunker qui symbolisait la guerre contre la mafia. Le 10 février 1986, je me suis présenté à l’ouverture du maxi-procès en me constituant partie civile, demandant la condamnation de plus de 470 chefs mafieux. Cela a marqué un tournant, une véritable déclaration de guerre contre une mafia qui, jusque-là, ne se contentait pas d’opérer à Palerme, mais gouvernait la ville.
Avant mon élection, la mafia régnait sur Palerme. À l’époque, ceux qui s’y opposaient étaient qualifiés d’athées et de communistes. Je n’ai jamais été ni l’un ni l’autre, mais en combattant la mafia, j’étais désigné comme tel, aussi bien par des prélats complices que par des ministres liés à la mafia. Puis, il est devenu difficile d’affirmer que Mattarella, Falcone, Borsellino étaient tous des athées et des communistes. Tout comme il était absurde de le dire du cardinal Pappalardo, du bienheureux Don Pino Puglisi ou encore de Jean-Paul II, qui, eux aussi, ont combattu la mafia.
À partir de ce moment-là, le grand mensonge de la mafia a été dévoilé : elle n’est pas qu’une organisation criminelle, mais une perversion culturelle.
 
En Corse, le débat persiste : parle-t-on de "dérives mafieuses" ou de "mafia" ? Quels critères permettent d’établir cette distinction ?
La réponse tient en un mot : le pouvoir. Lorsqu’une organisation criminelle ne se contente plus d’amasser de l’argent et de garantir son impunité, mais qu’elle ambitionne aussi d’exercer un pouvoir, alors il s’agit de mafia. La criminalité organisée classique poursuit un objectif : servir ses propres intérêts et échapper à la justice. La mafia, elle, vise plus loin : elle cherche non seulement à rester impunie, mais aussi à imposer son autorité sur les institutions. Lorsqu’un groupe de criminels prétend gouverner une ville, influencer l’Église ou contrôler le marché, il ne s’agit plus d’un simple réseau criminel, mais bien d’une organisation mafieuse.
 
En tant qu’observateur extérieur, comment percevez-vous la situation insulaire ? Les signes de structuration criminelle vous paraissent-ils similaires à ceux observés en Sicile ou s’agit-il d’un tout autre modèle ?
La mafia est toujours la même. C’est une organisation criminelle avec ses adeptes, ses propres règles, une gouvernance bien établie et un territoire sous contrôle. Ce territoire peut être géographique ou lié à des intérêts spécifiques : trafic de drogue, contrebande de cigarettes, trafic d’armes, voire d’êtres humains. La question centrale est de savoir si les phénomènes criminels présents en Corse relèvent de la mafia ou non. Pour ma part, je pense qu’il s’agit bien de mafia. C’est aussi l’avis de nombreux spécialistes qui ont étudié et combattu ce phénomène. Il serait d’ailleurs étonnant qu’une région comme la Corse, riche en opportunités économiques, en potentiel touristique, en spéculation immobilière et en grands chantiers publics, échappe à la mafia. La véritable question n’est pas de savoir si elle existe, mais plutôt d’évaluer son influence sur la vie des Corses : dans quelle mesure conditionne-t-elle les maires, les administrations communales, les responsables politiques ? C’est une interrogation à laquelle seuls ceux qui vivent ici et connaissent la réalité du terrain peuvent répondre. La mafia prospère dans l’ombre. « Mafia », du mot arabe maḥyâ : cela n’existe pas... Tout est là.
 
Avez-vous pris connaissance du rapport que Gilles Simeoni a présenté à l’Assemblée ? Vous qui avez combattu Cosa Nostra à Palerme, trouvez-vous ces mesures suffisantes et adaptées à la réalité insulaire ?
J’ai lu et apprécié ce rapport. Il est le fruit de plusieurs années de travail, mené à travers cinq ateliers distincts, une démarche initiée avant la pandémie de Covid et qui aboutit aujourd’hui à un point de départ structurant. Il porte une vision partagée et met l’accent sur un levier essentiel : l’éducation et la sensibilisation culturelle, scolaire et politique, qui relèvent des compétences du Conseil exécutif de Corse. Reste à définir l’arsenal législatif, un sujet sur lequel le ministre Darmanin doit justement s’exprimer aujourd’hui. Il est impératif de reconnaître juridiquement le délit d’association mafieuse. Il faut aussi instaurer la confiscation des biens issus du crime organisé et garantir la protection des repentis, sans quoi il sera impossible de percer les rouages complexes des organisations mafieuses, en Sicile comme en Corse .
 
 
L’Exécutif corse s’oppose à plusieurs dispositions de la proposition de loi transpartisane contre le narcotrafic récemment adoptée par le Sénat. Parmi elles, l’élargissement du statut de repenti aux crimes de sang, la confiscation obligatoire des avoirs criminels et la création d’un Parquet national anticriminalité organisée (Pnaco). Ces mesures vous paraissent-elles essentielles dans un territoire marqué par des dérives criminelles ? 
Ces mesures sont les mêmes que celles adoptées en Italie et que j’ai moi-même défendues et continue de promouvoir à l’échelle européenne en tant que parlementaire. Je les soutiens pleinement, tout en étant consciente des doutes et des réserves qu’elles peuvent susciter au sein de l'Exécutif corse. Ce sont des mesures exceptionnelles, mais elles sont adaptées à la nature même de la mafia. On ne peut pas lutter contre la mafia avec les mêmes moyens que contre un simple voleur. Il faut des outils spécifiques, et la reconnaissance du crime mafieux est essentielle, tout comme la confiscation des biens criminels et la facilitation du recours aux collaborateurs de justice. Ce sont des dispositifs très forts, mais la menace que représente la mafia pour la démocratie l’est tout autant. Il est donc nécessaire de répondre avec des moyens à la hauteur du danger.

Comprenez-vous les réticences de l’exécutif corse sur ce point ?
J’invite l’Exécutif corse à réfléchir à ces réserves. J’apprécie les propositions faites concernant la compétence propre sur la seconde partie du texte, mais j’encourage chacun à peser les conséquences avant de s’opposer à des mesures qui, en Italie, ont été fondamentales… et qui, en Corse aussi, pourraient jouer un rôle clé. D’autant qu’elles s’appliqueront à l’échelle nationale.

 
L’autonomie réclamée par l’Exécutif corse est présentée par certains comme un outil pour mieux lutter contre les dérives mafieuses, tandis que d’autres redoutent qu’elle ne facilite leur enracinement dans les institutions. L’autonomie peut-elle être un rempart efficace contre la criminalité organisée ou, au contraire, un facteur de fragilité face aux influences mafieuses ?
La mafia est une criminalité fondée sur l’identité. Elle s’approprie une valeur et la détourne à des fins criminelles. Ainsi, elle pervertit l’honneur en honte, la famille en organisation criminelle, l’amitié en complicité. Elle détourne la foi religieuse, la liberté, tous les principes fondamentaux. Plus une valeur est positive, plus la mafia a intérêt à la corrompre. L’autonomie n’échappe pas à ce risque : c’est une aspiration légitime, mais elle peut, elle aussi, être détournée. C’est exactement comme la religion, dont la mafia se sert parfois à son profit. La mafia exploite aussi la démocratie, car c’est dans les systèmes démocratiques qu’elle prospère. Dans les dictatures, elle n’a pas sa place. Mais faut-il pour autant renoncer à la démocratie ? Non, bien sûr. Il en va de même pour l’autonomie : le risque de détournement ne doit pas conduire à l’abandon d’un idéal.

En Sicile, le clientélisme a longtemps nourri le système mafieux. Si l’autonomie corse n’est pas strictement encadrée, existe-t-il un risque qu’elle favorise ces mêmes dérives ? 
Un mot simple et pourtant complexe : transparence. Il faut de la transparence. Piersanti Mattarella, président de la région Sicile assassiné par la mafia en 1980, parlait d’une "politique des règles en ordre". L’administration doit être irréprochable. Elle doit faire preuve d’impartialité et démontrer l’absence de tout conflit d’intérêts. Un responsable politique ou un haut fonctionnaire doit être un exemple de discipline et d’honneur. Il ne suffit pas qu’un élu ou un fonctionnaire affirme ne pas avoir enfreint la loi, il doit prouver bien plus : qu’il a exercé ses fonctions avec intégrité, rigueur et sens du devoir.

Vous avez souvent dit que la mafia prospère là où la démocratie est faible. Quel conseil concret donneriez-vous aux élus et aux citoyens corses qui veulent agir ?
La mafia agit là où la démocratie est fragile, et en retour, elle affaiblit encore davantage la démocratie. C’est pourquoi l’engagement de la société civile est essentiel. Les associations et collectifs antimafia sont une véritable richesse : ils contribuent à renforcer la conscience citoyenne et jouent un rôle clé dans le contrôle social. À Palerme, nous célébrons cette année les 30 ans de l’association Libera, fondée par Don Luigi Ciotti, qui rassemble des centaines de milliers de membres engagés dans l’antimafia sociale. Car l’antimafia sociale n’est pas l’affaire de quelques-uns : elle concerne tout le monde.


Vous avez dit un jour : "Le combat contre la mafia est d’abord un combat pour une société libre." En Corse, la prise de conscience sur ces dérives criminelles s’intensifie. Quel message souhaitez-vous adresser aux élus et aux citoyens qui veulent s’engager dans cette lutte ?
Croire que rien ne peut changer, c’est faire le jeu de la mafia. Elle a tout intérêt à entretenir l’idée que le système est immuable. Pourtant, le changement est possible. Il l’a été en Sicile, il peut l’être en Corse.
Mais pour cela, il faut s’attaquer à un fondement du pouvoir mafieux : la culture de l’appartenance. En Sicile, on ne demande pas « Qui es-tu ? » mais « À qui appartiens-tu ? ». Cette logique, qui prime sur l’individu, est un terreau fertile pour la mafia. Pour la combattre, il faut défendre l’identité sans tomber dans l’enfermement de l’appartenance. L’identité corse doit être une force, pas une prison.

 

 


Le président Simeoni avec Leoluca Orlando. Photo Paule Santoni
Le président Simeoni avec Leoluca Orlando. Photo Paule Santoni

Leoluca Orlando, l’homme qui a défié la mafia à Palerme



Ancien maire emblématique de Palerme, Leoluca Orlando est l’un des visages les plus marquants de la lutte contre la mafia italienne. Né en 1947 dans la capitale sicilienne, ce juriste de formation a consacré sa carrière à transformer une ville gangrenée par Cosa Nostra en un symbole de résistance et de renouveau démocratique.

Une ascension politique au cœur de la Sicile mafieuse
Orlando entre en politique à la fin des années 1970 sous l’étiquette de la Démocratie Chrétienne (DC). En 1985, il accède pour la première fois à la mairie de Palerme, soutenu par le courant réformiste du parti. À une époque où la mafia contrôle une grande partie de l’économie locale et où les assassinats de juges, policiers et journalistes sont monnaie courante, il fait de la transparence et de la bonne gouvernance son cheval de bataille.

Rapidement, Orlando s’affirme comme un opposant frontal à Cosa Nostra, s’appuyant sur l’action des juges Giovanni Falcone et Paolo Borsellino, assassinés en 1992. Il dénonce publiquement les liens entre le pouvoir politique et le crime organisé, ce qui lui vaut d’être mis au ban de son propre parti et de subir de nombreuses menaces.

Le renouveau de Palerme
En 1991, en désaccord avec la Démocratie chrétienne, il fonde le mouvement La Rete, axé sur la moralisation de la vie publique. Il est réélu maire en 1993, puis en 1997, et de nouveau de 2012 à 2022, période durant laquelle il transforme Palerme en une ville plus ouverte et culturelle. Parallèlement, Orlando est élu député au Parlement italien en 1994 et siège jusqu'en 1999. Il est également membre du Parlement européen de 1994 à 1999, où il milite pour des politiques antimafia et de protection des droits humains.

En avril 2024, il quitte le Parti démocrate et se présente en tant que tête de liste pour l'Alliance des Verts et de la gauche dans la circonscription Italie insulaire lors des élections européennes. Élu député européen, il siège au sein du groupe des Verts/Alliance libre européenne et devient le doyen du Parlement européen à 77 ans.