
Fabrice Rizzoli est président de l'association Crim’Halt, docteur en sciences politiques et spécialiste de la grande criminalité
- Qu’est ce qui rend la criminalité organisée en Corse différente de celle que l’on connait sur d’autres territoires ?
- Il me semble que la spécificité de la Corse, c’est une grande continuité depuis la fin des années 1970, depuis la naissance de la Brise de mer. Alors que les deux grands secteurs, Brise de mer en Haute Corse et clan de Jean-Jé Colonna en Corse-du-Sud, ont volé en éclat au milieu des années 2000, on aurait pu penser qu'il n'y aurait pas de renouvellement. Or, on voit qu’aujourd'hui il y a toujours des groupes criminels puissants et actifs. On a une régularité dans une violence systémique et impressionnante. Certes, on était plus proche d’une trentaine d’assassinats par an dans les années 1990-2000, alors qu’aujourd'hui, en ce qui concerne le crime organisé, on est plutôt autour de quinze. C’est beaucoup moins, mais malgré tout, sur une île 350 000 habitants, c'est quand même structurellement une violence assez importante. Ensuite, il y a une prévalence du racket et de l'extorsion. Ce n’est pas quelque chose contre quoi on lutte facilement, parce qu'il faudrait que la personne qui en est victime se plaigne. Cependant, quand on regarde les chiffres des incendies volontaires et quelques témoignages, malheureusement beaucoup plus officieux que officiels, on voit qu’on a une prévalence de l'extorsion autour d'activités légales. Et quand on étudie les phénomènes criminels complexes de type crime organisé, c’est un indicateur important. Il n'y a pas que les assassinats, pas que le trafic de drogues, il y a aussi l'extorsion. Tout cela fait un crime organisé permanent, pas mal actif, et pas mal dangereux à la fois. Cela existe ailleurs, mais sur une surface aussi petite, cela donne une prégnance quand même forte.
- Pour paraphraser les propos qui auraient été tenus par l’ancien préfet de Corse, Amaury de Saint Quentin, devant la mission d’information parlementaire sur l’avenir institutionnel de l’île, peut-on dire, selon vous, qu’il y existe aujourd’hui une emprise mafieuse qui imprègne la société corse dans son ensemble ?
- Moi je veux bien que cela pénètre toute la société, mais quand on fait de telles déclarations, il faut aussi donner des exemples. Dans le cas du Petit Bar, si par exemple on constate qu’une magistrate est aujourd’hui sous le coup d’une enquête pour au moins 7 délits - et pas que pour des délits d'atteinte à la probité- en lien avec un membre du grand banditisme, ou qu’un policier aurait permis à certains de ses membres d’échapper à des arrestations, alors oui on commence à se rendre compte que des personnes qui sont censées défendre la légalité et représenter l'État, jouent le jeu de la corruption, de la complicité avec des bandes criminelles. C'est alors la preuve que ce sont des bandes criminelles très dangereuses. Après la violence, après la durée et l'extorsion, le crime organisé, quand il est capable de corrompre, est très puissant. Dans ce cas-là, on se rapproche d’ailleurs de la définition d’une mafia.
- Le fait qu’il y ait une mafia ou des dérives mafieuses en Corse est d’ailleurs un débat sémantique qui continue d’exister aujourd’hui…
- Il faut faire attention dès qu'on utilise l'adjectif qualificatif "emprise mafieuse", "dérives mafieuses", car c’est aussi pour ne pas parler de l'existence d'une mafia. Pas parce qu'on ne veut pas, mais parce qu'on n'est pas capable de la définir. Si les magistrats considèrent qu'il y a une mafia en Corse, il faut qu'ils demandent un délit d'association mafieuse. Quand on aura condamné des gens pour association mafieuse en Corse, comme on a pu le faire en Italie, plus personne ne pourra nier l'existence d'une mafia. Nous sommes dans un État de droit où le fait précède le droit. Mais il arrive un moment où il faut qu'il y ait le droit pour qu'on nomme le fait. Nous n’avons pas encore fait d'amendement en ce type, même si, avec le collectif Massimu Susini, dans le cadre de la proposition de loi visant à sortir la France du narcotrafic, nous avons souhaité porter un amendement pour créer un délit d’appartenance à un groupe criminel organisé. Malheureusement, les sénateurs ont édulcoré le texte. On va revenir à l'Assemblée nationale, mais nous ne sommes pas encore au stade d’appeler cela association mafieuse. On ne voit pas comment des députés accepteraient cela.
- Cette proposition de loi visant à sortir la France du narco trafic a justement été adoptée il y a quelques jours par le Sénat et est venue poser de premiers jalons en matière de lutte contre la criminalité organisée. Crim’Halt s’est d’ailleurs félicité de plusieurs avancées. Toutefois, selon vous, certaines lacunes demeurent ?
- Oui, mais certaines lacunes sont aussi de notre fait. Nous n'avons pas osé ou pas eu le temps de proposer au Sénat par exemple une confiscation des avoirs criminels sans condamnation pénale du propriétaire ou une condamnation préventive de régime civil ou administratif. En avril 2024, nous avions réussi à faire voter la confiscation obligatoire, mais ce n'est pas cela qui va faire qu'on va confisquer massivement. Cette obligation, nous avons tenu à l’inscrire parce que Crim’Halt a fait des projets de recherches avec des enquêteurs et ils nous ont dit faire des enquêtes patrimoniales, avoir des personnes condamnées pour trafic de drogues, sans pour autant que le juge du siège ne prononce une confiscation des avoirs. Désormais, quand il y aura eu au moins une enquête patrimoniale et que la personne sera condamnée, le juge ne pourra pas ne pas confisquer, sauf motivation expresse.
- Le nerf de la guerre pour vous est donc d’attaquer la criminalité en tapant directement au portefeuille ?
- En France, actuellement, sur 100 biens saisis provisoirement, 30 sont confisqués définitivement. Ce n'est pas beaucoup, même si c'est un bon début, puisque cela ne fait que quinze ans qu'on confisque. En Italie, sur 100 biens saisis provisoirement, plus de 60 sont confisqués définitivement. Ce qui fait la différence, c'est cette confiscation sans condamnation pénale du propriétaire. Aujourd'hui, le juge est obligé de prouver le blanchiment, de prouver le lien direct entre l'infraction, le racket, le trafic de drogue, le détournement de marchés publics, et de l’argent trouvé sur un compte au Luxembourg ou déposé dans une société civile immobilière pour acheter des appartements. Tout cela est difficile à prouver. En Italie, quand on prouve que des personnes sont dans une association criminelle, elles vont être amenées à justifier de l'origine légale de leurs biens devant un tribunal civil. Ces personnes complices de l'association criminelle, y compris dans le cas d'une mère au nom de laquelle un voyou a enregistré une villa ou un avocat qui a des parts dans une société civile immobilière, doivent justifier l'origine légale de leurs biens, mais ils ne risquent pas la prison. Nous sommes en train de rédiger des amendements en ce sens. Je pense que cela serait plus efficace que ce qu'on a en ce moment.
- Si la Corse affiche des records en termes d’assassinats rapportés au nombre d’habitants, elle est aussi en même temps un exemple en termes de mobilisation citoyenne, avec notamment l’existence de deux collectifs anti mafia. Cette mobilisation de la population est-elle importante pour lutter contre la criminalité organisée ?
- Elle est capitale. Depuis quelques années, il y existe aussi deux grands collectifs à Marseille qui essayent d'essaimer. Il y a aussi des initiatives de mamans en Seine-Saint-Denis qui font des cordons sanitaires, parce que les dealers se mettent à vendre devant les écoles. La différence c'est qu’en Corse vous avez des adhérents, militants, et résistants très conscientisés politiquement. En Corse, la mobilisation bénéficie de certains facteurs favorables. La proximité entre la société civile et les élus permet aux collectifs d'avoir un accès direct aux décideurs, ce qui facilite leur action et leur impact. De plus, la présence de professionnels, comme des avocats ou des collaborateurs parlementaires, dans ces collectifs renforce leur capacité à proposer des réformes et à structurer un plaidoyer efficace.
- Justement, le 27 février prochain se tiendra une session très attendue de l’Assemblée de Corse consacrée à la mafia. On avance souvent que beaucoup de domaines sur lesquels il convient d’agir pour lutter contre la grande criminalité relèvent du pouvoir régalien. Que peut-on attendre de la Collectivité de Corse ?
- La Collectivité de Corse peut faire beaucoup de choses. Déjà, parce que les collectivités territoriales brassent des millions d’euros en termes de marchés publics. Aujourd'hui, le collectif Massimu Susini dit par exemple que la privatisation du traitement des déchets, telle qu'elle est organisée, est une vraie catastrophe. Elle va mettre les fonds publics aux mains de sociétés qui ne sont pas prêtes à se défendre face à l'infiltration mafieuse. Je crois que là, la Collectivité de Corse tient un objectif où elle ne doit pas se louper. Si demain on apprend qu’une partie de ces millions ont été versés à des entreprises qui étaient aux mains de voyous ou de leurs complices, cela sera un grand raté. Ici, c'est aux élus de la Collectivité de Corse d'agir et à personne d'autre. C'est à eux d'être en contact avec le préfet pour s'assurer d'un contrôle de la légalité dans la passation de marchés publics. Par ailleurs, il y a désormais beaucoup de biens confisqués qui sont vendus en Corse. Il faut absolument faire des exemples de biens réutilisés socialement. À Moriani, par exemple, on est sur un échec : le bien présenté à l'affectation sociale il y a un an n'a pas trouvé preneur. Ce n’est pas étonnant, car c'est une petite commune et les associations ne voient pas le projet qu'elles peuvent faire dedans. C'est d’ailleurs un des problèmes qu'on a dans l'usage social des biens confisqués que Crim’Halt a fait voter : les associations ne voient pas ce qu’elles pourraient faire dans ces biens. Il faut transformer cela. On ne peut pas changer le bien, mais on peut changer l'accompagnement des associations pour qu'elles puissent voir ce qu'elles peuvent faire dedans. Et une collectivité territoriale aussi grande que la Collectivité de Corse a sa future responsabilité là-dedans. Il faut montrer aux Corses que le changement est possible, y compris là où avant c'était la prédation. Et enfin, le troisième point, c'est que même si ce qu'on fait dans les lycées et les collèges reste du ressort de l'Éducation nationale, même si les programmes sont chargés, la Collectivité de Corse peut amorcer des projets pédagogiques autour des phénomènes de criminalité organisée, en se mettant en lien avec des professeurs, avec les collectifs anti-mafia, ou même avec Crim'Halt. La lutte contre la criminalité se fait aussi par la prise de conscience.
- Le meurtre de la jeune Chloé, samedi soir à Ponte-Leccia, a traversé la Corse comme un électrochoc. En réaction à cet assassinat, ce 22 février, une grande manifestation sera organisée à Ajaccio sous la bannière « Assassini, Mafiosi, Fora ». Peut-on croire encore en un sursaut de la société civile qui puisse faire reculer cette emprise mafieuse sur l’île ?
- On peut le croire. On doit même le croire, c’est très important. Il y a déjà eu un gros gros ras le bol après le meurtre du 23 décembre au Lamparo à Ajaccio. Aujourd’hui il faut arriver à ce qu’en Corse on ne s’entretue plus. Mais il faut aussi que les institutions accompagnent les citoyens avec des mesures fortes pour qu’ils ne risquent pas des pressions.
- Il me semble que la spécificité de la Corse, c’est une grande continuité depuis la fin des années 1970, depuis la naissance de la Brise de mer. Alors que les deux grands secteurs, Brise de mer en Haute Corse et clan de Jean-Jé Colonna en Corse-du-Sud, ont volé en éclat au milieu des années 2000, on aurait pu penser qu'il n'y aurait pas de renouvellement. Or, on voit qu’aujourd'hui il y a toujours des groupes criminels puissants et actifs. On a une régularité dans une violence systémique et impressionnante. Certes, on était plus proche d’une trentaine d’assassinats par an dans les années 1990-2000, alors qu’aujourd'hui, en ce qui concerne le crime organisé, on est plutôt autour de quinze. C’est beaucoup moins, mais malgré tout, sur une île 350 000 habitants, c'est quand même structurellement une violence assez importante. Ensuite, il y a une prévalence du racket et de l'extorsion. Ce n’est pas quelque chose contre quoi on lutte facilement, parce qu'il faudrait que la personne qui en est victime se plaigne. Cependant, quand on regarde les chiffres des incendies volontaires et quelques témoignages, malheureusement beaucoup plus officieux que officiels, on voit qu’on a une prévalence de l'extorsion autour d'activités légales. Et quand on étudie les phénomènes criminels complexes de type crime organisé, c’est un indicateur important. Il n'y a pas que les assassinats, pas que le trafic de drogues, il y a aussi l'extorsion. Tout cela fait un crime organisé permanent, pas mal actif, et pas mal dangereux à la fois. Cela existe ailleurs, mais sur une surface aussi petite, cela donne une prégnance quand même forte.
- Pour paraphraser les propos qui auraient été tenus par l’ancien préfet de Corse, Amaury de Saint Quentin, devant la mission d’information parlementaire sur l’avenir institutionnel de l’île, peut-on dire, selon vous, qu’il y existe aujourd’hui une emprise mafieuse qui imprègne la société corse dans son ensemble ?
- Moi je veux bien que cela pénètre toute la société, mais quand on fait de telles déclarations, il faut aussi donner des exemples. Dans le cas du Petit Bar, si par exemple on constate qu’une magistrate est aujourd’hui sous le coup d’une enquête pour au moins 7 délits - et pas que pour des délits d'atteinte à la probité- en lien avec un membre du grand banditisme, ou qu’un policier aurait permis à certains de ses membres d’échapper à des arrestations, alors oui on commence à se rendre compte que des personnes qui sont censées défendre la légalité et représenter l'État, jouent le jeu de la corruption, de la complicité avec des bandes criminelles. C'est alors la preuve que ce sont des bandes criminelles très dangereuses. Après la violence, après la durée et l'extorsion, le crime organisé, quand il est capable de corrompre, est très puissant. Dans ce cas-là, on se rapproche d’ailleurs de la définition d’une mafia.
- Le fait qu’il y ait une mafia ou des dérives mafieuses en Corse est d’ailleurs un débat sémantique qui continue d’exister aujourd’hui…
- Il faut faire attention dès qu'on utilise l'adjectif qualificatif "emprise mafieuse", "dérives mafieuses", car c’est aussi pour ne pas parler de l'existence d'une mafia. Pas parce qu'on ne veut pas, mais parce qu'on n'est pas capable de la définir. Si les magistrats considèrent qu'il y a une mafia en Corse, il faut qu'ils demandent un délit d'association mafieuse. Quand on aura condamné des gens pour association mafieuse en Corse, comme on a pu le faire en Italie, plus personne ne pourra nier l'existence d'une mafia. Nous sommes dans un État de droit où le fait précède le droit. Mais il arrive un moment où il faut qu'il y ait le droit pour qu'on nomme le fait. Nous n’avons pas encore fait d'amendement en ce type, même si, avec le collectif Massimu Susini, dans le cadre de la proposition de loi visant à sortir la France du narcotrafic, nous avons souhaité porter un amendement pour créer un délit d’appartenance à un groupe criminel organisé. Malheureusement, les sénateurs ont édulcoré le texte. On va revenir à l'Assemblée nationale, mais nous ne sommes pas encore au stade d’appeler cela association mafieuse. On ne voit pas comment des députés accepteraient cela.
- Cette proposition de loi visant à sortir la France du narco trafic a justement été adoptée il y a quelques jours par le Sénat et est venue poser de premiers jalons en matière de lutte contre la criminalité organisée. Crim’Halt s’est d’ailleurs félicité de plusieurs avancées. Toutefois, selon vous, certaines lacunes demeurent ?
- Oui, mais certaines lacunes sont aussi de notre fait. Nous n'avons pas osé ou pas eu le temps de proposer au Sénat par exemple une confiscation des avoirs criminels sans condamnation pénale du propriétaire ou une condamnation préventive de régime civil ou administratif. En avril 2024, nous avions réussi à faire voter la confiscation obligatoire, mais ce n'est pas cela qui va faire qu'on va confisquer massivement. Cette obligation, nous avons tenu à l’inscrire parce que Crim’Halt a fait des projets de recherches avec des enquêteurs et ils nous ont dit faire des enquêtes patrimoniales, avoir des personnes condamnées pour trafic de drogues, sans pour autant que le juge du siège ne prononce une confiscation des avoirs. Désormais, quand il y aura eu au moins une enquête patrimoniale et que la personne sera condamnée, le juge ne pourra pas ne pas confisquer, sauf motivation expresse.
- Le nerf de la guerre pour vous est donc d’attaquer la criminalité en tapant directement au portefeuille ?
- En France, actuellement, sur 100 biens saisis provisoirement, 30 sont confisqués définitivement. Ce n'est pas beaucoup, même si c'est un bon début, puisque cela ne fait que quinze ans qu'on confisque. En Italie, sur 100 biens saisis provisoirement, plus de 60 sont confisqués définitivement. Ce qui fait la différence, c'est cette confiscation sans condamnation pénale du propriétaire. Aujourd'hui, le juge est obligé de prouver le blanchiment, de prouver le lien direct entre l'infraction, le racket, le trafic de drogue, le détournement de marchés publics, et de l’argent trouvé sur un compte au Luxembourg ou déposé dans une société civile immobilière pour acheter des appartements. Tout cela est difficile à prouver. En Italie, quand on prouve que des personnes sont dans une association criminelle, elles vont être amenées à justifier de l'origine légale de leurs biens devant un tribunal civil. Ces personnes complices de l'association criminelle, y compris dans le cas d'une mère au nom de laquelle un voyou a enregistré une villa ou un avocat qui a des parts dans une société civile immobilière, doivent justifier l'origine légale de leurs biens, mais ils ne risquent pas la prison. Nous sommes en train de rédiger des amendements en ce sens. Je pense que cela serait plus efficace que ce qu'on a en ce moment.
- Si la Corse affiche des records en termes d’assassinats rapportés au nombre d’habitants, elle est aussi en même temps un exemple en termes de mobilisation citoyenne, avec notamment l’existence de deux collectifs anti mafia. Cette mobilisation de la population est-elle importante pour lutter contre la criminalité organisée ?
- Elle est capitale. Depuis quelques années, il y existe aussi deux grands collectifs à Marseille qui essayent d'essaimer. Il y a aussi des initiatives de mamans en Seine-Saint-Denis qui font des cordons sanitaires, parce que les dealers se mettent à vendre devant les écoles. La différence c'est qu’en Corse vous avez des adhérents, militants, et résistants très conscientisés politiquement. En Corse, la mobilisation bénéficie de certains facteurs favorables. La proximité entre la société civile et les élus permet aux collectifs d'avoir un accès direct aux décideurs, ce qui facilite leur action et leur impact. De plus, la présence de professionnels, comme des avocats ou des collaborateurs parlementaires, dans ces collectifs renforce leur capacité à proposer des réformes et à structurer un plaidoyer efficace.
- Justement, le 27 février prochain se tiendra une session très attendue de l’Assemblée de Corse consacrée à la mafia. On avance souvent que beaucoup de domaines sur lesquels il convient d’agir pour lutter contre la grande criminalité relèvent du pouvoir régalien. Que peut-on attendre de la Collectivité de Corse ?
- La Collectivité de Corse peut faire beaucoup de choses. Déjà, parce que les collectivités territoriales brassent des millions d’euros en termes de marchés publics. Aujourd'hui, le collectif Massimu Susini dit par exemple que la privatisation du traitement des déchets, telle qu'elle est organisée, est une vraie catastrophe. Elle va mettre les fonds publics aux mains de sociétés qui ne sont pas prêtes à se défendre face à l'infiltration mafieuse. Je crois que là, la Collectivité de Corse tient un objectif où elle ne doit pas se louper. Si demain on apprend qu’une partie de ces millions ont été versés à des entreprises qui étaient aux mains de voyous ou de leurs complices, cela sera un grand raté. Ici, c'est aux élus de la Collectivité de Corse d'agir et à personne d'autre. C'est à eux d'être en contact avec le préfet pour s'assurer d'un contrôle de la légalité dans la passation de marchés publics. Par ailleurs, il y a désormais beaucoup de biens confisqués qui sont vendus en Corse. Il faut absolument faire des exemples de biens réutilisés socialement. À Moriani, par exemple, on est sur un échec : le bien présenté à l'affectation sociale il y a un an n'a pas trouvé preneur. Ce n’est pas étonnant, car c'est une petite commune et les associations ne voient pas le projet qu'elles peuvent faire dedans. C'est d’ailleurs un des problèmes qu'on a dans l'usage social des biens confisqués que Crim’Halt a fait voter : les associations ne voient pas ce qu’elles pourraient faire dans ces biens. Il faut transformer cela. On ne peut pas changer le bien, mais on peut changer l'accompagnement des associations pour qu'elles puissent voir ce qu'elles peuvent faire dedans. Et une collectivité territoriale aussi grande que la Collectivité de Corse a sa future responsabilité là-dedans. Il faut montrer aux Corses que le changement est possible, y compris là où avant c'était la prédation. Et enfin, le troisième point, c'est que même si ce qu'on fait dans les lycées et les collèges reste du ressort de l'Éducation nationale, même si les programmes sont chargés, la Collectivité de Corse peut amorcer des projets pédagogiques autour des phénomènes de criminalité organisée, en se mettant en lien avec des professeurs, avec les collectifs anti-mafia, ou même avec Crim'Halt. La lutte contre la criminalité se fait aussi par la prise de conscience.
- Le meurtre de la jeune Chloé, samedi soir à Ponte-Leccia, a traversé la Corse comme un électrochoc. En réaction à cet assassinat, ce 22 février, une grande manifestation sera organisée à Ajaccio sous la bannière « Assassini, Mafiosi, Fora ». Peut-on croire encore en un sursaut de la société civile qui puisse faire reculer cette emprise mafieuse sur l’île ?
- On peut le croire. On doit même le croire, c’est très important. Il y a déjà eu un gros gros ras le bol après le meurtre du 23 décembre au Lamparo à Ajaccio. Aujourd’hui il faut arriver à ce qu’en Corse on ne s’entretue plus. Mais il faut aussi que les institutions accompagnent les citoyens avec des mesures fortes pour qu’ils ne risquent pas des pressions.