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Lutte contre la criminalité organisée en Corse : Le meurtre de Chloé sera-t-il un électrochoc ?


le Mardi 18 Février 2025 à 09:04

48 heures après l'assassinat de la jeune femme de 18 ans à Ponte-Leccia, les condamnations et autres réactions de colère continuent d'affluer. Mais au delà des mots, les collectifs anti mafia, qui agissent sans relâche depuis de nombreuses années pour tenter de faire reculer la criminalité organisée en Corse, espèrent que les choses bougent enfin. Une grande manifestation est d'ailleurs prévue samedi prochain afin de montrer que l'île refuse de céder à un avenir mortifère.



(Photo : Archives CNI)
(Photo : Archives CNI)
« Nous sommes au bord d'un abîme noir sans fond, dont notre jeunesse n'arrivera pas à sortir, pour des décennies, s'il n'y a pas de sursaut collectif sans lâcheté, sans calculs et sans faux-semblants ». Ce dimanche, quelques heures après le meurtre de la jeune Chloé à Ponte-Leccia, la présidente de l’Assemblée de Corse, Marie-Antoinette Maupertuis, alertait sur l’urgence à agir contre l’emprise mafieuse qui ronge l’île. Derrière elle, face cet assassinat dramatique et injuste, des condamnations unanimes de tous bords se multipliaient. Comme si un électrochoc venait de traverser l’île. C’est du moins ce qu’espèrent les collectifs anti mafia qui agissent sans relâche depuis de nombreuses années pour tenter de faire reculer la criminalité organisée en Corse.
 
« La Corse est déjà dans l’abîme depuis un long moment », souffle Jean-Jérôme Mondoloni du collectif Massimu Susini en écho aux mots de la présidente de l’Assemblée, rappelant qu’au cours des 20 dernières années des « centaines d’assassinats ont été commis par le crime organisé en Corse », dont ceux de 11 élus et d’une quinzaine de chefs d’entreprises. « L’assassinat de cette jeune femme est la confirmation du processus mafieux à l’œuvre en Corse, c’est-à-dire qu’on est face à des gens qui ne reculent plus devant rien, y compris des erreurs tragiques », déplore-t-il en martelant : « Au-delà des dénonciations, si on veut vraiment honorer les victimes et faire en sorte que leurs morts ne soient pas totalement inutiles et absurdes, pour donner un sens à tout cela, il faut se battre pour le renforcement de la loi ».  « Aujourd’hui il y a une prise de conscience qu’il faut agir. Il faut en particulier que les politiques sortent la tête du sable. On ne pourra jamais éliminer complètement la voyoucratie, mais il faut la réduire à la marginalité », appuie de son côté Leo Battesti d’a Maffia no, a Vita iè. 
 
Des échanges encourageants avec le préfet de Corse
 
Dans ce droit fil, les deux collectifs attendent désormais enfin des actes concrets pour réduire la puissance de ces groupes criminels. « Cela passe avant tout par des solutions légales qui tapent au portefeuille, avec la confiscation obligatoire des avoirs criminels de manière systématique. Cela passe par des enquêtes sur le patrimoine de ces groupes, de telle sorte à ce qu’ils ne puissent tirer aucun profit de leur crime et du sang versé. Et cela passe par la création d’un délit d’association mafieuse, car on voit bien qu’en Corse le premier pouvoir, c’est le pouvoir d’intimidation. On constate qu’il y a des dizaines d’incendies criminels d’engins de chantier, mais que dans le même temps les enquêtes n’aboutissent jamais et que comme par hasard les chefs d’entreprises ne se connaissent pas d’ennemis. Donc on comprend bien là que ces groupes mafieux réussissent à imposer la loi du silence. C’est contre cela qu’il faut se battre par des dispositions légales », explique Jean-Jérôme Mondoloni. Il y a quelques semaines, avec l’appui du sénateur Parigi qui a porté ses amendements au Palais du Luxembourg, le collectif Massimu Susini a d’ailleurs réussi à faire inscrire la confiscation obligatoire des biens dont l’origine n’est pas justifiée dans la proposition de loi visant à sortir la France du narcotrafic. Une première victoire qui en appelle bien d’autres. « Il faut que soit créé un délit d’association mafieuse qui prenne en compte ce pouvoir d’intimidation, cette loi du silence qui est imposée et qui pour l’instant n’est pas prévue dans le Code pénal français. Tant qu’on en restera aux dispositions légales actuelles, les magistrats auront beaucoup de mal à caractériser ce type de délits et à les poursuivre », déroule cet avocat à la retraite, membre actif du collectif. 
 
 
Preuve d’une prise de conscience y compris du côté de l’État, vendredi soir le collectif Massimu Susini était reçu par le préfet de Corse, Jérôme Filippini, à Ajaccio. Un échange sans langue de bois de près de deux heures qui a visé à dresser un tableau clair de la situation. « Nous avons fait un état des lieux très précis pour indiquer de quelle manière l’État peut lutter contre la criminalité organisée dans le domaine de la spéculation immobilière ou dans le domaine des déchets. Nous avons appelé l’attention du préfet qui nous a écouté de manière très attentive sur ces enjeux fondamentaux. Nous lui avons laissé un document très étayé pour fonder nos demandes qui sont le résultat d’analyses que nous faisons depuis des années », dévoile Jean-Jérôme Mondoloni, en insistant en outre sur le rôle capital que la société civile doit elle aussi jouer dans la lutte contre ce phénomène. 
 
« Assassini, Maffiosi, Fora »
 
Alors que la Corse affiche de tristes records en matière criminogène, Leo Battesti souligne d’ailleurs qu’elle est aussi le seul territoire où la mobilisation citoyenne est aussi forte, avec notamment l’existence des deux collectifs. Un paradoxe et un espoir pour l’avenir.  « Nous sommes en avance et nous sommes très suivis par d’autres territoires qui savent que la Corse bouge contre la mafia », pose-t-il. Dans cette optique, les deux collectifs ont lancé un grand appel à manifestation sous le mot d’ordre « Assassini, Maffiosi, Fora ». Un rassemblement pour lequel rendez-vous est donné samedi 22 février à partir de 14h à la gare d’Ajaccio. « Ce sera l’occasion de montrer massivement que la Corse dit non à la loi des plus forts, à la loi des mafieux », indique le co-fondateur d’a Maffia nò, a Vita iè. « C’est la possibilité d’un acte concret. Nous espérons que tous les mouvements, que toutes les associations vont répondre à cet appel, et que chaque Corse se sente concerné que les citoyens descendent dans la rue pour dire la mafia dehors », complète Jean-Jérôme Mondoloni. Après avoir remonté le cours Napoléon, le cortège devrait prendre fin devant les grilles de la Collectivité de Corse, cinq jours avant la session de l’Assemblée de Corse consacrée à la mafia au cours de laquelle « trente mesures pour une société corse libre, apaisée et démocratique » seront présentées. Un plan de lutte contre les dérives mafieuses pour lequel les attentes sont énormes. « Ce sera ou l’action, ou la soumission », glisse Jean-Jérôme Mondoloni.