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Lutte contre les dérives mafieuses : La méfiance des élus corses face aux annonces de Gérald Darmanin


Nicole Mari le Jeudi 27 Février 2025 à 21:56

Les groupes politiques de l’assemblée de Corse ont réagi, en séance, au discours du Garde des Sceaux, Gérald Darmanin, et à ses annonces sur la nouvelle politique anti-mafieuse que l’Etat entend mettre en place au niveau national et plus particulièrement en Corse. Les élus ont interpellé le ministre sur certains points litigieux, notamment les juridictions spéciales et l’accusation d’omerta, et ont, tous, pointé la responsabilité de l’Etat dans le développement des dérives mafieuses.



L'hémicycle de l'assemblée de Corse. Photo Paule Santoni.
L'hémicycle de l'assemblée de Corse. Photo Paule Santoni.
Si l’ancien maire de Palerme, figure emblématique de la lutte contre Cosa Nostra en Sicile, Leoluca Orlando, a été chaleureusement ovationné à son arrivée dans l’hémicycle, le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, a été accueilli avec une réserve tiède et prudente. Le ministre avait la lourde tâche de convaincre des élus unanimes pour dénoncer l’inefficacité et l’inaction de l’Etat dans la lutte contre la criminalité organisée en Corse. Les annonces ministérielles d’un « renforcement sans précédent » des moyens, qui seront déployés à travers une nouvelle politique pénale territoriale pour la Corse, n’ont pas vraiment convaincu. Les élus ont réagi avec beaucoup de méfiance et surtout exprimé, d’une même voix, leur refus de juridictions spéciales, de sinistre mémoire dans l’île. Les propos du ministre sur l’omerta, qu’il accuse d’être en partie responsable du taux quasi-nul d’élucidation, ont été encore moins appréciés. Seule, son annonce du retrait du Fichier judiciaire automatisé des auteurs d'infractions terroristes (FIJAIT), des nationalistes corses condamnés ou mis en examen « afin qu'aucun amalgame avec les terroristes islamistes ne soit au rendez-vous » a été franchement saluée.

Jean Biancucci : « La réponse de l’Etat a été défaillante en Corse. Nous demandons une justice efficace »

Jean Biancucci. Photo Paule Santoni.
Jean Biancucci. Photo Paule Santoni.
Le premier a exprimé sa méfiance est le président du groupe de la majorité territoriale, Fa Populu Inseme. Jean Biancucci estime que la « réponse de l’Etat a été défaillante en Corse » et qu’il y a de quoi « s’interroger fortement » sur certaines décisions qui ont été prises. Sans surprise donc, dans son viseur, les juridictions d’exception : « Par le passé, nous a été donné de subir des juridictions d’exception, telle que la Cour de sûreté de l’État. Cette juridiction a, en réalité, ouvert la porte à l’arbitraire et affaiblit les principes fondamentaux du droit et de la défense des libertés individuelles. En réalité, on a vu et constaté que l’État, pendant des décennies, a concentré la répression sur l’ensemble du mouvement nationaliste en laissant se développer la criminalité organisée. Pire, l’État a tenté d’utiliser les bandes criminelles pour s’attaquer au mouvement national ». Mais aussi le refus de l’Etat d’aborder la question mafieuse : « Dans une période plus récente, c’est précisément nous, nationalistes corses, qui avons initié, dès 2019, avec la société civile, une démarche pour combattre ou essayer de combattre ces dérives mafieuses. Sans compétences régaliennes, et ce malgré l’absence de participation de l’État, pourtant invité ». Enfin sa complaisance notamment en matière d’urbanisme : « À plusieurs reprises, l’État a aussi accordé des permis illégaux et fermer les yeux sur des pratiques douteuses ». Enfin, Jean Biancucci précise ce que son groupe attend de l’Etat : « Ce que nous demandons, ce n’est pas une justice d’exception, mais une justice efficace qui, par sa clarté, sa fermeté, vise enfin ce sentiment d’impunité dont bénéficient ces groupes criminels. Justice qui permet aux Corses de vivre de leur travail, en toute honnêteté, sans avoir à subir la loi des bandes criminelles qui, par les rackets, les pressions, les trafics, gangrènent notre île, rend notre quotidien difficile. Face à cette réalité, vous avez proposé un certain nombre de mesures. Nous en mesurerons les effets ».

Paul-Félix Benedetti : « La Corse a été, pendant de longues années, une terre sans loi. On voudrait des enquêtes »

Paul-Félix Benedetti. Photo Paule Santoni.
Paul-Félix Benedetti. Photo Paule Santoni.
Des critiques totalement partagées par Paul-Félix Benedetti, leader du groupe Core in Fronte, qui, lui aussi, renvoie, sans façons, l’Etat à ses responsabilités : « On vient de loin. La Corse a été, pendant de longues années, une terre sans loi où l’on a laissé s’implanter le droit de la pression, de l’agression, le droit de la mafia. Elle est née d’une volonté manifeste, pendant des années, des services de police et de justice qui l’ont oubliée pour se concentrer exclusivement sur la chasse aux militants politiques corses. Non seulement elle a prospéré, mais elle a réussi à bâtir une surface financière, une surface de pression qui, aujourd’hui, est devenu tellement pesante qu’elle a suscité, de la part même de la population, un rejet très fort dans l’émanation et les porte-voix sont les deux associations anti-mafia ». Au ministre qui a expliqué que la mafia s’alimente avec les trafics de la voyoucratie naturelle, il répond en ajoutant « le trafic d’influence, la recherche du profit. Et en Corse, le profit, c’est la spéculation immobilière et foncière. Sur une seule décennie, il a été bradé plusieurs milliers de terres agricoles. Pourtant, il y a des Commissions qui sont chargées de contrôler et de contraindre, co-présidées par moitié par les élus de la Corse et par les services de l’État. La CTPENAF passe son temps à donner des dérogations et à faire, peut-être inconsciemment, une politique néfaste de spoliation et d’alimentation de la sphère mafieuse. Il faut des directives aux services de l’Etat sur tous les dossiers en cours et à venir. Il faut bien entendu aussi que les élus corses aient une vision globale et pas une vision campaniliste de l’aménagement. Cela nous amènerait à la catastrophe ».
 
Des traceurs d’apaisement
S’il reconnait que « le mouvement indépendantiste a été perverti, à la fois, par les services de l’Etat à travers la manipulation dans les années 90 et par l’appât du gain qui a fait que d’anciens combattants valeureux sont devenus des crapules notoires », il affirme que cela n’affecte en rien les idéaux nationalistes, ni la trajectoire politique. « Les premiers, on a su dire non, dès 1990, avec Mafia No. Nous avons su globalement contrer une grande partie des dérives, mais on n’a pas le monopole de l’action. On aurait pu faire pression, faire régner un ordre que l’Etat n’a pas voulu faire régner. Mais à partir du moment où l’on a choisi l’action démocratique, l’émancipation politique par la négociation, il nous appartient de faire germer jusqu’au bout ce projet, sans quoi on aura le regret d’avoir baissé les armes trop tôt et d’avoir laissé se gangrener la Corse. Je suis persuadé qu’un Etat corse indépendant serait un Etat juste et libre. On est dans une micro société, on connaît tout, on sait tout, on a des fiches sur tout, comme vous les avez, mais des fois, vous faites semblant de ne pas tout lire ». Et de lancer au ministre de la justice : « On n’attend rien, mais on voudrait des enquêtes. On voudrait ne pas savoir que lorsqu’un militant a été victime d’une tentative d’assassinat, il n’y a pas de suite à l’enquête, deux militants assassinés, l’enquête piétine. On n’a pas peur d’une justice qui passerait. On ne voudrait pas qu’elle devienne exceptionnelle et qu’elle se retourne contre nous, comme vous utilisez en permanence le délit d’association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste pour garder des militants politiques en prison, au quintuple d’une peine de voyou ». La seule annonce qui le satisfasse est celle de l’abandon du Fijait pour les nationalistes corses. Il demande au ministre d’agir aussi pour annuler les lourdes condamnations financières auxquelles sont astreints certains militants, de mettre en place « une commission efficiente qui associera les ministères de la justice et des finances pour qu’un solde à zéro soit trouvé pour que la Corse ait des traceurs d’apaisement visibles et palpables ».

Julia Tiberi : « Nous attendons un volet de mesures à court terme, qui ne soit pas un effet d’annonce, et des mesures à long terme contre la pauvreté »

Julia Tiberi. Photo Paule Santoni.
Julia Tiberi. Photo Paule Santoni.
L’avocate Julia Tiberi, élue du groupe Avanzemu, enfonce un peu plus le clou sur les défaillances de l’Etat : « L’Etat n’a pas toujours été à la hauteur dans sa lutte contre la criminalité, en particulier en Corse ». Elle explique qu’après les drames survenus, la Corse « serait tentée d’attendre de l’État, un volet de mesures à court terme, sans qu’il constitue un énième empilement législatif qui relève bien souvent de l’effet d’annonce à chaud, conduit par l’actualité, plutôt que de solutions concrètes et efficaces ». Elle rejette, elle aussi, sans surprise, les juridictions d’exception : « L’Etat semble considérer que l’éradication de la criminalité passe nécessairement par l’alourdissement de l’arsenal répressif alors que tant l’expérience de la chose judiciaire que l’histoire n’établit aucune corrélation entre le durcissement de la législation et l’amélioration de notre sécurité collective ». Son groupe attend plutôt de l’État qu’il agisse « sur le temps long, sur les causes », à savoir la pauvreté. « La Corse est la région la plus pauvre de la France métropolitaine. Quasiment un Corse sur 5 vit au-dessous du seuil de pauvreté. La Corse fait aussi partie des mauvais élèves concernant le niveau de qualification de ses actifs, l’accès à la santé, au logement, à l’emploi, notamment qualifié, à la mobilité. Pour notre jeunesse, l’appât du gain, l’argent facile et le culte du voyou se présentent comme des solutions envisageables et malheureusement envisagées. Ils ne sont que le dernier ingrédient de la spirale mortifère que nous connaissons, la violence en bouquet final de ce destin ». Mais, poursuit-elle, ce ne doit pas être une fatalité. « Il est possible de mettre une action à long terme, visant à modifier radicalement les structures politiques, sociales, culturelles et sociétales de notre île, notamment à partir du futur outil institutionnel que chaque groupe appelle de ses vœux à des degrés divers. Dans le cadre d’un statut d’autonomie, ce travail doit évidemment être mené en partenariat entre notre collectivité et l’État. Alors que certains voient dans l’autonomie, un espace idoine pour le développement de la future criminalité, nous y voyons au contraire un outil qui pourrait permettre à notre territoire de sortir de cette impasse. Mais cela nécessite bien entendu des moyens conséquents ». Elle prend acte des annonces ministérielles en matière d’augmentation des effectifs de justice, mais demande des précisions sur les moyens financiers, leur temporalité et leur répartition territoriale et dans les différents services, et aussi sur les moyens à long terme. « Nous serons très attentifs à votre réponse et à sa traduction matérielle ».

Valérie Bozzi : « L’Etat ne peut pas faire reposer ce faible taux d’élucidation sur la prétendue omerta, sur les citoyens corses. C’est se défausser ».

Valérie Bozzi. Photo Paule Santoni.
Valérie Bozzi. Photo Paule Santoni.
Tout aussi méfiante, sa consœur, l’avocate Valérie Bozzi, co-leader du groupe U Soffiu Novu appuie ces propos : « Toutes les familles sont de près ou de loin touchées par un assassinat et vivre avec ce quotidien. L’île est celle des tristes records, la région la plus pauvre de France, celle où le taux homicide est le plus important et le taux d’élucidation est le plus faible. Ces trois marqueurs sont liés ». Pour elle, la voie de l’autonomie semble une bonne chose à ce stade, : « une bonne chose parce que l’Etat doit se concentrer sur ses compétences régaliennes, les territoires et la collectivité de Corse doivent travailler sur le reste. Je crois de plus en plus que les politiques locales, au plus proche des citoyens, sont plus efficace. Cela va aussi dans la justice ». Elle appelle aussi à renforcer les moyens dans l’île dans les deux juridictions d’Ajaccio et de Bastia, de « ne pas en dépouiller une au détriment de l'autre. La proximité dans la justice, c’est aussi un gage d’efficacité ». Elle pose au ministre une question : « Comment justifiez-vous le si faible taux d’élucidation et comment comptez-vous y remédier ? », tout en fustigeant une des justifications apportées par Gérald Darmanin. « Vous ne pouvez pas faire reposer ce faible taux d’élucidation sur la prétendue omerta, sur les citoyens corses. C’est se défausser. Les Corses veulent la justice, ils souffrent de cette injustice. On ne peut pas leur demander de faire le travail de l’État. La sécurité sur le territoire national comme dans l’île doit venir des services de l’État ». Elle soumet une piste de réflexion : « Le continent est davantage doté de caméras, or, ce qui manque souvent dans une enquête, ce sont les preuves matérielles. La mise en place de caméra de protection dans l’île pourrait permettre de dissuader, d’arrêter et en tout cas de sécuriser, nos concitoyens ». Et de conclure : « La confiance est la clé. Faites confiance aux Corses qui ont confiance en vous et en la justice ! ».
 
N.M.